À partir du moment où tu as un corps

Lorsque je revisite mon expérience à l’École de danse contemporaine de Montréal, des instants de mon parcours me reviennent à l’esprit comme des corps cristallisés par la lumière stroboscopique d’une boite de nuit. Il est question de jours portés par la grâce de la découverte quotidienne de mon corps et d’autres par la réalisation poignante que les blessures font inévitablement partie d’une vie vécue à cœur ouvert. De jours guidés par la persévérance nécessaire au chemin long et brinquebalant de la quête de soi. De jours où mon attention et ma conscience, plus affutées et précises, achoppent sans crier gare sur des miettes d’égo exposé. De jours où m’attarder sur ma respiration est la meilleure façon de me retrouver. De jours où mon chemin m’apparait soudainement clair et lumineux. De jours extra-ordinaires où l’on me propose de multiples occasions de me rencontrer et de rencontrer les autres dans les différentes facettes de nos identités artistiques et humaines.
 
Chaque jour de danse est un jour de guérison
 
Je me suis donc assis devant mon ordinateur et les mots ont coulé de moi comme l’eau de pluie sur un corps de sècheresse, avec un sentiment de nécessité presque ombilical. Je parle ici de nécessité, puisque ma démarche personnelle m’appelle à considérer la danse et la guérison non pas comme deux choses distinctes, mais plutôt comme deux aspects d’une même expérience. Deux partenaires avançant main dans la main, deux amis se fondant l’un dans l’autre après une trop longue séparation, deux parties intrinsèques d’un tout que l’on nomme l’expérience humaine. La danse m’accompagne chaque jour dans mon processus de guérison du corps, de l’esprit et de l’âme, car la vie, par sa nature impermanente, demande incessamment à l’être que je suis de s’adapter et de se mouvoir. Et quelle meilleure façon de s’accorder aux mouvements de la vie qu’en dansant ?
 
L’être qui danse est en quête d’émancipation et de guérison
 
Je danse les fluides qui me composent, les parcelles de moi qui ont oublié, au fil de leurs mutations millénaires vers la vie sédentaire de notre époque, que mon corps est fait pour bouger. Je remue mes cellules atrophiées afin qu’elles se rappellent leur origine nomade et leur destin vertigineux. Je danse pour que la joie d’être vivant transperce chacun de mes pores en extase et qu’au creux de mes yeux, une vérité se dessine : la vie humaine étant mouvement, il n’en revient qu’à moi d’apprendre encore et encore à me mouvoir, au mieux avec elle, sinon contre elle. Notre existence requiert que nous nous retrouvions, à un moment ou à un autre, en équilibre sur la scène de notre vie. Faut-il alors redécouvrir l’enfant en soi, car oui, je le crois, nous sommes tous et toutes né.e.s danseur.euse.
 
Il m’a d’ailleurs été donné, par mes nombreux jours à l’EDCM, d’échanger avec mes cellules connues et inconnues, de me rencontrer dans mon diaphragme, mes reins et mon sacrum, et de reconnaitre la réalité magnifique de mon existence physique. Comme je suis né avec un corps, autant profiter du temps qu’il m’est accordé sur terre pour danser.
 
L’École m’a révélé plusieurs portes pour entrer en soi et sortir de soi. De la technique dont l’entrée est grande ouverte, frontale et à l’avant des choses, à l’entrainement connexe où les fenêtres tergiversent par le yoga et le Pilates, se trouve l’accès plus discret, intime et minimal, presque caché, de la somatique. Du grec soma, qui veut dire « corps », la somatique est la pratique de la conscience corporelle qui, une clé à la fois, révèle la présence de nos différents lieux intérieurs. Ainsi, notre esprit s’aiguise à reconnaitre, sentir et transformer notre corps qui n’existe plus seulement par habitude et survie — répondre aux besoins vitaux comme la faim, la soif et le sommeil —, mais retrouve sa capacité à se mouvoir dans la volonté de vivre et plonge dans une vérité plus profonde en tant que véhicule de l’expérience humaine, celle de la jouissance et de la liberté.
 
Je ferme les yeux
emprunte le chemin de ma respiration
invite l’air à se réchauffer tranquillement dans mes poumons
et s’immiscer dans chaque cellule de mon corps sans s’enfarger
 
J’entre tranquillement dans ma peau
d’un bout à l’autre
du crâne aux orteils
ma peau organe
mince voile entre l’intérieur et l’extérieur
 
Je goute à mes courbes qui s’enfoncent dans le sol
et celles qui s’érigent pour rencontrer le ciel
 
J’émane de moi
découvre que ma peau n’est rien d’autre
qu’un mince voile
entre nous.
 
On m’a déjà dit qu’à partir du moment où tu as un corps, tu peux danser. À cela, j’ai envie d’ajouter qu’à partir du moment où tu as un corps, tu peux aussi défricher le chemin de ta guérison et de ta transformation. L’École est pour moi un instrument important dans le développement de mon être dansant, mais également dans ma réconciliation avec tous les bouts orphelins en moi. Elle a mis au jour mes fissures dormantes, me permettant ainsi de les accueillir et de les recoudre patiemment, point par point. Pour cela, je remercie l’EDCM et la danse d’être entrées dans ma vie par l’escalier grandiose et minuscule de la quête de liberté. Soyons vivants et vrais. Nous en valons bien la peine — et la joie.
 
- André Abat-Roy, étudiant de troisième année
 
 
 
/// Dans la rubrique Vie étudiante, les étudiant.es en danse contemporaine à l'EDCM prennent la plume : l'occasion de découvrir différents points de vue et sujets en lien avec la formation professionnelle, le quotidien des jeunes artistes et la vie à Montréal.   ///
 
 

Photo : Véronique Moisan

 

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